Une carte de Grèce que je n’ai jamais envoyée

Une carte de Grèce que je n’ai jamais envoyée

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J’avais l’intention de publier un article alors que je me trouvais encore « là-bas », un là-bas qui est ici. Ce n’est pas faute d’avoir à raconter. Pour être honnête, je me sens désemparée, démunie de mots, ne sachant comment décrire l’indescriptible. J’écris pourtant quotidiennement depuis mon premier jour en Grèce, et le retour à Lisbonne n’a fait qu’accentuer cette nécessité, cette envie de raconter, de partager mon expérience avec ceux que je connais et ne connais pas, de matérialiser ce cri que je porte en moi et que le monde n’entend pas… Je suis revenue sans être rentrée, car mon cœur et ma raison d’être sont désormais avec les personnes que j’ai laissées en Grèce, avec celles qui sont retournées dans leur pays, celles qui tentent leur chance pour traverser l’Europe, malgré tous les dangers d’un périple sans visage ni vrai nom.

Les « my friend », « how are you? », « you no go, you here, you family », résonnent dans ma tête et me transportent constamment là où j’ai vécu les plus difficiles, mais surtout les plus beaux moments de ma vie.

Je suis libre comme jamais, forte par mimétisme et solidarité (avec ces héros de la vie à qui on a tout pris, parfois même la vie, et qui donnent tout), me sentant désormais capable de faire face à n’importe quelle situation. Tout est relatif à côté de ce qu’ils ont subi et traversent encore, de beaucoup par notre faute. Je ressens le manque de ne pouvoir échanger davantage sur ces souvenirs d’un quotidien qui était devenu mien, de parler de ce que j’éprouve avec ceux qui ont partagé ces moments, de rire aux éclats en remémorant les remarques spontanées des enfants, ou les incongruités des propos d’un médecin grec (qui ne considère pas avoir pour fonction « de rechercher l’origine de la douleur »), de pleurer sans avoir à expliquer ce que mon interlocuteur va tenter d’imaginer sans sentir son ventre et son cœur se serrer…

Mes amis, cette grande famille me manquent.

Je quittai Athènes après un séjour de plusieurs semaines sans être passée par l’Acropole. Quelques tours dans le centre, essentiellement pour connaître les lieux d’accueil et autres associations pour réfugiés, m’ont permis d’observer directement la forte expression culturelle et politique grecque, appréciant les graffitis revendicateurs qui n’épargnent aucun mur de la ville. Je n’étais pas partie dans l’idée d’y faire du tourisme, et je n’en ai pas fait. Peu à peu sortir du camp perdait son sens, si ce n’était utile à ma « mission » sur place ; je ne voulais perdre aucune précieuse minute avec ces gens que je voulais connaître et avec qui je souhaitais passer chaque minute de mon temps. Je n’ai visité aucun monument historique, j’étais cependant constamment au cœur de l’Histoire, celle qui se joue actuellement. Si je n’ai vu le Parthénon que de loin, je me remémore encore le chemin entre le port, les autres camps et les hôpitaux alentours.

Je pourrais dire que je suis choquée, déçue, triste. Et je le suis. Mais en réalité, je n’ai pas de mots. Il y a des choses qu’il faut vivre pour comprendre. Rien n’est comparable à ce que vous ressentez lorsque vous distribuez de la nourriture et qu’il n’y en a pas pour tout le monde. Tu regardes ces gens avec qui tu partages le quotidien, dans les yeux, et tu t’efforces d’arracher ces mots de ta gorge nouée, ces mots qui te fendent le cœur et te révoltent autant qu’eux : « Je suis désolée » murmures-tu en fuyant des yeux. « Non il n’y a plus de bouteilles d’eau… Je n’ai plus de nourriture pour vous ». Quand nous avons à servir les repas nous-mêmes, on offre des rations dignes d’un restaurant gourmet, pour que tout le monde puisse, à défaut de « manger », au moins tromper un peu son estomac. J’ai l’impression d’être en temps de guerre, et celle-ci est réelle, à peine à quelques frontières d’ici. Tu ne peux t’empêcher de te sentir coupable, tout en sachant qui sont les responsables.

« We are one », c’est ce que je retiens et souhaite transmettre.

harmonyJe n’ai jamais ressenti autant d’humanité, de spontanéité, d’amour, au sens le plus fraternel et humain qui soit. Entre nous, pas de frontières, qu’une frustration linguistique qui n’empêcha jamais l’échange ni la complicité.

Des gens qui ont tout perdu, déçus par l’Europe, la Grèce, la bureaucratie, le manque d’information, de considération. Le désespoir et, malgré tout, des sourires.

Pour la plupart, pas de passeport, rien qu’un bout de papier déchiré gardé dans une poche, un bout de plastique enveloppant la photo de leur frère, de leur femme, de leur fils, de leurs amis restés en Syrie, morts ou (sur)vivants. Rien qu’un téléphone pour parler avec leurs proches (pourtant si loin), consulter des photos, essayer de contacter les services de l’asile via le tristement fameux système skype qui ne fonctionnait pas.

 

Vous fuyez l’enfer ? Bienvenus dans nos fers !

On précarise des gens qui se trouvent déjà dans une situation précaire. Huit douches pour 1500 personnes. Pas d’eau chaude. Pas assez de couvertures lorsqu’il pleut et que des mères désespérées viennent vous voir, bébé dans les bras, pour réclamer ce que vous n’avez pas, avant de retourner « dormir » dans une tente trempée… Un médecin pour 3000 personnes.

On difficulte le travail des volontaires. On multiplie les contrôles policiers de gens que l’on voit tous les jours depuis des mois. L’ONG grecque où parler anglais est un luxe dont on se prive bien. Une Croix Rouge qui n’est pas habilitée à emmener un malade à l’hôpital en situation d’urgence.

Une ou deux heures, deux ou trois jours par semaine, c’est le créneau que l’on proposait (dans l’ancien système de pré-enregistrement récemment substitué) à des milliers de réfugiés pour tenter, au même moment, d’obtenir un rdv via skype pour déposer leur demande d’asile. Un délai pour la présenter, qui expire.

skype

Tout est fait pour décourager, dissuader de rester et convaincre que, peut-être, la guerre c’est mieux qu’ici. On fait patienter, dans des conditions inhumaines et honteuses, des personnes qui ont déjà fui la guerre, la persécution, qui ont affronté une nouvelle fois la mort afin de regagner l’Europe, pour finalement être rejetées par un système et des égoïsmes sans raisons qui se permettent de ne « pas vouloir de réfugiés ».

Parmi ces rescapés, certains considèrent retourner (et plusieurs sont déjà repartis) vivre dans leur pays d’origine. C’est comme recevoir un coup de poignard dans le ventre. Mon estomac se tord, une envie de crier. Les larmes me montent aux yeux, encore une fois. J’ai honte d’être européenne. Que l’on puisse préférer les bombes à Athènes en dit long sur les conditions inhumaines dans lesquelles ils sont maintenus ici, en Europe. Car oui, cela se passe en Europe, pas en-dehors de nos frontières (et quand bien même…), mais à Calais, en Italie, à Lesbos, dans le pays où vous vivez, là où vous partez en vacances… Alors je cherche les mots pour convaincre de rester, malgré tout, tentant de donner confiance dans un système que moi-même je dénonce, ayant devant mes yeux la triste réalité. Je me sens d’autant plus impuissante et révoltée.

Et je maudis les médias bien des fois.

La « crise des migrants », lit-on dans la presse. Rappelant inconsciemment les termes de « crise économique », cette expression m’apparaît fortement susceptible de renforcer un amalgame déjà courant. Les arrivants, qui sont d’ailleurs moins migrants (économiques) que des personnes fuyant par crainte pour leur vie, ne sont pas en crise, car s’il en existe une, elle est morale et politique, et c’est celle de l’Europe, du monde. Eux, ils en sont et en subissent les conséquences. Les coûts des politiques européennes et internationales ne sont pas financiers, mais bien humains.

open bordersLorsqu’on les désigne comme « réfugiés », c’est associés à des numéros, connotés indésirables. On omet de préciser qui ils sont : des êtres humains, des femmes enceintes, des pères célibataires, de jeunes diplômés qui aiment sortir, des adolescents qui tombent amoureux, des enfants qui s’amusent avec un bout de carton, des bébés qui pleurent et qui sourient… Ils avaient, eux aussi, comme vous, comme nous, une « vie normale ». Avant la guerre, avant que leur famille ne se fasse décimer par Bachar al-Assad, que le gouvernement afghan les persécute, que leur maison soit détruite par une bombe, un attentat-suicide en Irak, qu’ils soient eux-mêmes des victimes, ces fameux « dommages collatéraux ».

Nous avons une responsabilité face aux conséquences « collatérales » de ces situations dramatiques que nos gouvernements et les grandes entreprises fomentent en vendant des armes, en étant complices d’un régime établi pour échanger du pétrole ou autre bénéfice (Comment le cimentier Lafarge a travaillé avec l’Etat islamique en Syrie, Le Monde, 21 Juin 2016).

Par ailleurs, la mobilisation ne doit pas s’arrêter pas à une « Journée mondiale des réfugiés ». C’est tous les jours qu’il faut sensibiliser et se montrer sensible à leurs difficultés, leurs périples, fournir l’aide qu’on peut et doit leur apporter, car ce quotidien ils le vivent tous les jours. Il ne suffit pas de partager une photo sur facebook puis de retourner se « réfugier » dans la tranquillité de son canapé, en ayant la sensation du devoir accompli pour avoir « participé » à cette journée en regardant le reportage du JT sur le « thème ». Si vous voulez aider, allez au-delà du « like », de l’article, du débat entre collègues. Engagez-vous sur place. Dénoncez les politiques irresponsables. Partez en volontariat. Donnez vos affaires. Ouvrez votre porte. Rencontrez-les, cela changera votre vie. Vous ne verrez plus la guerre de la même façon. Daech prendra une autre signification lorsqu’ils vous montreront la photo de leur frère, assassiné par l’Etat islamique. Vous aurez envie d’écouter la musique traditionnelle syrienne dans votre salon, de visiter les contrées d’Afghanistan, de rencontrer leur famille, de déguster du « biryani ». Vous serez étonnés par tant de générosité de la part de ceux qui ont tout perdu, une hospitalité sans égale, de l’affection, de l’amour pur, des sourires. Ils se préoccuperont pour vous, prendront soin de vous alors qu’ils ont eux-mêmes davantage besoin de notre aide.

Aujourd’hui, le Portugal a gagné la coupe d’Europe. Face aux mouvements de foule sans précédent auxquels je peux assister dans les rues de la capitale, je ne peux que lamenter les priorités, la différentiation qui est faite. Cela me révolte à un tel point que je commence à exécrer ce sport qui réveille ceux qui restent endormis pour les bonnes causes. Où sont-ils tous ces gens dans la rue avec leurs écharpes et leurs drapeaux quand il s’agit d’aller manifester avec des banderoles ? J’aimerais que la cause des réfugiés mobilise autant, suscite de tels élans de passion, un si grand engouement. La situation de ces syriens, afghans, irakiens et autres, qui eux aussi m’ont écrit pour se réjouir de la victoire du Portugal (et l’aurait fait pour la France), changerait d’autant plus vite. Dommage que la Syrie ne participe pas à la coupe d’Europe. L’Europe elle, participe à la guerre en Syrie.

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About Canelle Kraft

Canelle Kraft (Strasbourg, 1989) - Jeune française vivant au Portugal, a conclu trois ans à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, puis un Master en Relations Internationales, spécialisation Relations Diplomatiques et Coopération à l’ISCSP (Université Technique de Lisbonne). Elle a suivi deux formations de l’UNITAR sur les Opérations de Peacekeeping de l’ONU ainsi que sur l’introduction à la réforme du secteur de sécurité et réalise actuellement un Diplôme Universitaire en Droit International Humanitaire (Institut du Droit de la Paix et du Développement - Nice, Institut International de Droit humanitaire - San Remo). Elle est également traductrice indépendante (français, portugais, anglais) et donne des cours de français.

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