Libertés, sécurité : confli-a-ctualité

Libertés, sécurité : confli-a-ctualité

[Qui est] prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre.

Benjamin Franklin

Trois jours après les attentats, François Hollande entend modifier la Constitution et a déjà prolongé au-delà de trois mois l’état d’urgence instauré suite aux attentats de Paris. Ayant pour but et pour effet de rassurer une bonne partie de la population, cette décision s’inscrit cependant dans un état d’esprit qui ne devrait pas avoir sa place en politique, car on doit s’interroger sur les dangers de ces décisions prises sur le vif et sur ce qui doit motiver la création d’une nouvelle loi.

Une politique du court terme

Or, on assiste de plus en plus à ce genre de réactions politiques à la minute, à des mesures précipitées, à une législation décidée sur-le-champ comme pour apporter au plus vite une réponse attendue de la part de la population nationale (et internationale) sous le choc. Succombant à cette pression et redoutant les jugements des autres acteurs de la scène politique – aux affuts des moindres faits et gestes, des décisions sont prises dans une urgence que l’on s’impose, ne laissant pas la place à la réflexion et au recul, nécessaires. Arrêter des mesures « à chaud », à la suite d’événements graves choquant l’opinion publique, ne permet pas de prendre le temps d’analyser le déroulement des faits, et surtout leurs causes (cela ne se fait pas en trois jours). Du coup, on ne murit pas non plus, en toute connaissance de cause, quelle serait la réaction la plus appropriée au contexte : bombarder deux jours après les attentats ne paraît ni très raisonné ni judicieux, et soulève d’ailleurs une interrogation majeure : Pourquoi un bombardement aussi rapide ?

En plus de satisfaire une bonne partie de l’opinion publique, on évite par là aussi aux gens de réfléchir posément et formuler les bonnes questions. A savoir : quelle est la meilleure réponse contre Daech ? On le sait : bombarder la base d’un groupe terroriste tuera, certes, des terroristes, mais n’éliminera pas le terrorisme en soi. Au contraire, on le radicalisera et ne fera qu’augmenter son pouvoir de conviction, notamment auprès des familles des innocents qui ne seront pas épargnés dans le massacre. On ne montre pas plus de respect qu’eux envers leurs civils en les considérant comme des « dommages collatéraux » acceptables, car au prix de nos propres civils tués.

Arrêtez de faire les hypocrites. Arrêtons de fermer les yeux sur les horreurs qui ont lieu « ailleurs ». Osons poser les problèmes de fond : qui finance ISIS ? Qui fournit des armes aux dictateurs, aux terroristes ? Qui leur achète du pétrole ? Qui alimente leurs comptes en banque ? Comment choisit-on nos alliances ? Que fait-on réellement pour empêcher la propagande des djihadistes de trouver toujours plus d’écho au sein de populations de plus en plus jeunes ?

Creusons un peu et nous trouverons les alternatives (efficaces, elles) au bombardement. « Couper les vivres serait une façon efficace de me permettre d’aller boire un coup en terrasse sans regarder partout tout le temps » (Bruno Gaccio).
Apportons une solution concrète aux peuples qui souffrent, ce qui signifie ne pas se lier d’amitié avec les oppresseurs qui nous fournissent en pétrole. On prétend protéger, défendre des populations alors que l’on joue un rôle majeur derrière des marionnettes que l’on a choisi ou soutient.

« [T]ous ceux qui ont justifié les guerres contre l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Mali et autres pays musulmans sont responsables et coupables. Ils ont légitimé le bombardement de milliers de personnes sur place. Que la communauté musulmane soit en colère contre l’Occident me parait tout à fait légitime. L’Occident attaque prétendument pour se protéger du terrorisme, mais il crée le terrorisme en attaquant » (Michel Onfray, Michel Onfray : « L’Occident attaque, prétendument pour se protéger, mais il crée le terrorisme », Le Pouvoir Mondial, 17 novembre 2015).

L’aplomb et l’irrévérence dont font preuve les dirigeants politiques envers nous tous, pris pour des idiots manipulables à souhait (et je le déplore, beaucoup se laissent l’être), me dégoutent. Au vu de sa complicité avec les régimes turc, saoudien et qatari (entre autres), dont on n’ignore pas les accointances avec le djihadisme, la France a joué un rôle non négligeable dans la montée d’un extrémisme islamiste qui essaime. Si d’un côté on vend ses armes sans scrupules, on ne se prive pas de faire appel aux droits de l’homme en d’autres occasions, élevant l’hypocrisie à son paroxysme.

« On a été attaqués parce que la France est une ancienne puissance coloniale du Moyen-Orient, parce que la France a bombardé certains pays en plongeant une main généreuse dans leurs ressources, parce que la France est accessible géographiquement, parce que la France est proche de la Belgique et qu’il est facile aux djihadistes belges et français de communiquer grâce à la langue, parce que la France est un terreau fertile pour recruter des djihadistes. » (Sarah Roubato, Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse, Mediapart, 20 novembre 2015).

Instrumentalisés, les récents événements servent de prétexte pour continuer sur une même lignée, celle qui nous entraîne dans un cercle vicieux où le boomerang revient toujours plus violemment. Et on s’en étonne toujours. C’est le comble de l’absurdité : espérer un autre dénouement en réitérant une même stratégie (“Insanity is repeating the same mistakes and expecting different results”, Albert Einstein).

 

Quelles alternatives ?

Si, comme beaucoup le prétendent, nous avons été attaqués pour ce que nous sommes et représentons en termes de valeurs et libertés, nous ne pourrons pas empêcher certaines personnes de rejeter nos mœurs et notre modèle de société. Si nous avons aussi et surtout subi des attentats en réponse à nos propres politiques et actions, alors nous avons une marge de manœuvre pour minimiser ce genre de violence.

Pour endiguer ces mouvements terroristes, Sophie Bessis et Mohamed Harbi proposent tout d’abord que les Etats mettent en cohérence leurs valeurs avec leurs relations diplomatiques et commerciales en imposant un code moral que les partenaires doivent respecter (e.g. cesser toute relation, financement et soutien aux groupes djihadistes, etc.). De plus, il est grand temps que l’on fasse appliquer le droit international sans exceptions, notamment en ce qui concerne la Palestine. De fait, pour les deux historiens :

« L’autre matrice du délire rationnel des tueurs djihadistes est la question israélo-palestinienne. Depuis des décennies, les mêmes dirigeants occidentaux, tétanisés par la mémoire du judéocide perpétré il y a soixante-dix ans au cœur de l’Europe, se refusent à faire appliquer les résolutions de l’ONU susceptibles de résoudre le problème et se soumettent aux diktats de l’extrême droite israélienne aujourd’hui au pouvoir. » (« Nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen-Orient » Le Monde, 17 Novembre, 2015).

Il s’agit, en fin de compte, rien de plus que d’appliquer le droit international et de faire valoir droits et valeurs sans hypocrisie ni deux poids, deux mesures. Même si l’effet ne serait pas immédiat, on s’attaquerait alors directement aux racines du problème.

Il nous faut par ailleurs sortir de l’ère du sacro-saint pétrole en développant les énergies renouvelables et des modes de vie alternatifs, respectueux de l’environnement, des populations locales et d’une juste répartition des ressources. De plus, mettre en accord nos idéaux pacifiques avec nos actes citoyens, notamment au moment de voter pour éviter les dérives sécuritaires et les élans guerriers de certains dirigeants.

Tentons de comprendre les logiques qui sous-tendent l’enrôlement des jeunes au sein de ces groupes extrémistes et de les contrer. Comme l’a fait remarquer Trévidic, les motivations ne sont religieuses que dans 10% des cas (Le juge Trévidic. « La religion n’est pas le moteur du jihad », le Télégramme, 28 juin 2015). Et Bernard Stiegler de confirmer : « Ce n’est pas de religion dont il s’agit, mais de désespoir », notre modèle actuel de société ultralibéraliste n’offrant pas de perspectives d’avenir très prometteuses (Bernard Stiegler : « Ce n’est qu’en projetant un véritable avenir qu’on pourra combattre Daech » Le Monde, 19 novembre 2015). « Enraciné dans une culture apocalyptique qui lui donne sa signification et sa fin particulières, ce type d’islam transnational semble trouver un fort écho chez les jeunes Européens pris dans des conflits identitaires » (Etat islamique. Une idéologie de l’apocalypse, Courrier International, 22 novembre 2015). En ce sens, le professeur de psychopathologie Fethi Ben­slama explique :

« L’offre djihadiste capte des jeunes qui sont en détresse du fait de failles identitaires importantes. Elle leur propose un idéal total qui comble ces failles, permet une réparation de soi, voire la création d’un nouveau soi, autrement dit une prothèse de croyance ne souffrant aucun doute. Ces jeunes étaient donc en attente, sans nécessairement montrer des troubles évidents. » (« Pour les désespérés, l’islamisme radical est un produit excitant » Le Monde, 12 novembre 2015).

Ce qu’il faut ce n’est « [p]as une nouvelle loi antiterroriste, non, mais une loi qui réintroduirait plus de ‘justice sociale’ » (Nourdine Bara, Quelle politique après la tuerie de Charlie Hebdo? L’Humanité, 12 janvier 2015).

Je pense qu’il est également fondamental de considérer notre propre cohérence.

Au nom de quelle liberté… 

…largue-t-on des bombes en Syrie ? Cette contre-attaque par les armes ne fait que nous décrédibiliser, nous et ce modèle de société libre et tolérante que nous défendons. Nous labellisons les partisans de Daech d’ « ennemis de la liberté » alors que nous bafouons depuis des années droits et libertés partout dans le monde : déforestation de régions où vivent des peuples indigènes, pillage des ressources en Afrique, participation à des événements internationaux malgré le non respect des droits de l’homme par le pays organisateur ou hôte, non application du droit international humanitaire, etc.

Par ailleurs, nous nous ventons de continuer d’aller en terrasse comme d’un acte de résistance ultime, mais acceptons, voire réclamons, des restrictions à nos libertés et nous félicitons du tournant sécuritaire pris par le Président de la République.

« Les journalistes ont montré que les attentats ont éveillé des vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais où sont les vocations d’éducateurs, d’enseignants, d’intervenants sociaux, de ceux qui empêchent de planter la graine djihadiste dans le terreau fertile qu’est la France ?

Si la seule réponse de la jeunesse française à ce qui deviendra une menace permanente est d’aller se boire des verres en terrasse et d’aller écouter es concerts, je ne suis pas sûre qu’on soit à la hauteur du symbole qu’on prétend être. » (Sarah Roubato, Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse, Mediapart, 20 novembre 2015).

Et le risque n’est pas faible, pour l’éditorialiste Nick Cohen, que les récents événements nous rendent demandeurs de plus d’autorité.

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Pawel Kuczynski, http://twistedsifter.com/2012/05/satirical-artwork-by-pawel-kuczynski/

« Déjà, des frontières se ferment. Pas seulement aux portes de la Hongrie de Orban, mais dans la très tolérante Suède elle-même. Il y a à présent un poste de contrôle sur le pont, qui relie Copenhague à Malmö…. Du jamais vu. » (Entre tentation autoritaire et complaisance munichoise, France Culture, 17 novembre 2015). La France aussi ferme ses portes, durcit les conditions d’entrée, multiplie les contrôles et les mesures dont beaucoup se réjouissent. Hollande opère un virage qui transmet l’image d’une France apeurée qui se re(n)ferme sur elle-même.

Vers un Etat sécuritaire ?

Institué en 1955 en pleine guerre d’Algérie, l’état d’urgence peut être mis en œuvre « soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique ». Déclaré par décret en conseil des ministres, il ne peut être prolongé au-delà de douze jours que par la loi.

Le préfet se voit, par cette mesure, institué de nouveaux pouvoirs, comme celui d’instaurer un couvre-feu et « des zones de protection ou de sécurité où le séjour des personnes est réglementé ». Est également permis d’interdire le séjour sur le territoire français à « toute personne cherchant à entraver, de quelque manière que ce soit, l’action des pouvoirs publics », d’assigner à résidence toute personne « dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre public », de confisquer certaines catégories d’armes, d’interdire les « réunions de nature à provoquer ou à entretenir le désordre ». Sont autorisées les perquisitions à domicile de jour comme de nuit, les mesures jugées nécessaires pour assurer le « contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales », et la fermeture provisoire des salles de spectacle, débits de boissons et lieux de réunion » (L’état d’urgence, un dispositif à géométrie variable, Le Monde, 16 novembre 2015).

Avec cette mesure dont la durée (de plus de trois mois) me paraît exagérée, une incohérence se dessine, résumée dans cette citation de Judith Butler : « Une version de la liberté est attaquée par l’ennemi, et une autre version est restreinte par l’Etat ».

Comment analyser cette option empruntée par Hollande ?

Ce sont, à mes yeux, des mesures populistes qui visent à rassurer l’opinion publique, notamment la frange plus a droite de l’électorat, anciens et potentiels nouveaux électeurs de Sarkozy ou Marine Le Pen. Hollande envoie en effet un message clair qui répond aux attentes de beaucoup de Français, peut-être dans l’optique de ne pas perdre la face (2e série d’attentats en l’espace de 11 mois) et de minimiser les conséquences sur les futures élections.

Cependant, en plus d’opter pour une stratégie inefficace (les bombardements en Syrie ne mettront pas fin au terrorisme), il cède ainsi à la peur et semble légitimer des préjugés qui circulent. La fermeture des frontières laisse ainsi entendre que « l’ennemi » vient de l’extérieur, que l’immigration représente un péril, que la solution se trouve dans la fermeture des frontières et la guerre au Moyen Orient. Pourtant, quand on sait que les responsables des attentats sont nés en France et en Belgique, une autoréflexion apparaît cruciale dans le but d’examiner quelles sont les défaillances d’un système, d’une société qui ne parvient pas à empêcher les cellules terroristes de recruter, chez nous, toujours plus parmi les jeunes.

Espérons que ces tristes événements nous amènent à une remise en question de nos politiques extérieures et génèrent de nouvelles initiatives pour que l’univers des présent et futurs disponibles reflètent nos valeurs, nos idéaux et n’excluent personne.

« La vérité, c’est que nous ne sommes pas encore libres ; nous avons seulement atteint la liberté d’être libres, le droit de ne pas être opprimés. Nous n’avons pas encore fait le dernier pas de notre voyage, nous n’avons fait que le premier sur une route plus longue et plus difficile. Car être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. La véritable épreuve pour notre attachement à la liberté vient de commencer » (Nelson Mandela).

About stefano fait

Social forecaster/horizon scanner, entrepreneur, Arts and Culture reporter for "Trentino" & "Alto Adige", social media & community manager, professional translator, editor-in-chief of futurables.com, peer reviewer and contributor for Routledge, Palgrave Macmillan, University of British Columbia Press, IGI Global, Infobase Publishing, M.E. Sharpe, Congressional Quarterly Press, Greenwood Press. Laurea in Political Science – University of Bologna (2000). Ph.D. in Social Anthropology – University of St. Andrews (2004). Co-author of “Contro i miti etnici. Alla ricerca di un Alto Adige diverso” (2010)

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