Tous humains, un poids, une mesure. Ou presque…

Tous humains, un poids, une mesure. Ou presque…

Le choc des amalgames

Choquée, je le suis tous les jours par ce que je lis et vois autour de moi. Peur ? Oui, j’ai peur des amalgames, je redoute l’appropriation politique, notamment en faveur d’une fermeture des frontières, des restrictions migratoires, que ces attaques soient un prétexte de plus pour imposer des restrictions aux libertés et un contrôle accru des données au détriment de la vie privée, que cela ne provoque encore plus de repli sur soi, de discours contre les immigrés qui ne font eux-mêmes que fuir ces terroristes et des actes sans nom commis « chez eux ».

Deux jours après les attaques, le discours de l’extrême droite concrétise déjà ces craintes. Profitant de toute occasion pour semer un peu plus de xénophobie, la présidente du FN s’empresse de clamer une fermeture de l’espace Schengen, demande « qu’on arrête de loger [les migrants], qu’on arrête l’Aide médicale d’État » et a l’affront de s’adresser directement aux migrants en clamant « Nous ne voulons pas que vous veniez vous installer chez nous » (Marine Le Pen veut qu’on arrête toutes les aides aux migrants, La Dépêche, 15 juin 2015.

Mais de quel droit parlez-vous comme la porte-parole de tous les Français? Et à quel « chez nous » faites-vous référence? Marine, il est évident que nous ne partageons pas les mêmes valeurs, que vous n’adoptez pas ces valeurs républicaines de fraternité et des droits de l’homme qui symbolisent la France, alors de quel droit m’incluez-vous dans votre discours ou plutôt vous incluez-vous? N’avez-vous donc pas l’assurance d’assumer, seule, vos opinions méprisables ? Je ne suis pas Marine. La France n’est pas Marine.

Seule, elle ne l’est malheureusement pas. Se multiplient ces phrases de gens qui « ne sont pas racistes, mais » … le sont quand même ! Des messages choquants circulent, pouvant rappeler la propagande préparant le nazisme, de l’ordre de : « la France tu l’aimes, tu la respectes ou tu dégages », avec une photo de Marine en fond… Mais eux ils respectent les « autres », bien sûr, et quand on bombarde les villes au Moyen Orient c’est dans un but purement humanitaire, ou « pour les sauver » du pire. CQFD.

Une grande intolérance, beaucoup d’individualisme. Beaucoup de solidarité aussi, mais malheureusement celle-ci a ses nationalités, ses frontières.

Deux poids deux mesures.

Comme toujours une asymétrie dans les réactions, dans l’émotivité, dans la façon de traiter un événement, dans l’importance donnée à une information. La veille, au Liban… le lendemain, un camp de réfugiés à Calais…

Nous n’accordons pas la même valeur à une vie selon qu’une personne vienne du même pays ou « d’un autre », et encore moins entre un européen et « les autres ». Un ami portugais me disait qu’il se sentait davantage touché par la mort d’un de ses compatriotes dans les attentats que par les gens d’autres nationalités. Pourquoi différencie-t-on la vie en fonction de ce qui nous est proche et connu ? On hiérarchise donc la douleur, et c’est aussi ce qui nous permet d’accepter des guerres lointaines. S’il le faut, on se rassurera : « De toute façon, ils sont toujours en guerre » et puis, on pourra changer la chaîne de télévision quand on parlera une énième fois d’une attaque à Bagdad ou en Libye. On s’émeut du militaire français tué dans l’exercice de ses fonctions, mais les centaines de civils vivant la terreur et mourant sous les bombes tous les jours ne provoquent pas autant de tristesse (chez « nous »). Il paraît qu’il s’agit de phénomènes de « mort-kilomètre » ou d’identification sociale (Paris-Beyrouth: la compassion à géométrie variable, Rue89, 15 novembre 2015).

Je pense qu’il est aussi et surtout question d’un manque cruel d’empathie et de tolérance envers ce que l’on ne connaît pas ou peu, et souvent mal. Sans voyager, rencontrer des gens de tous horizons, se documenter par des sources d’informations alternatives, que sais-je de ces populations syrienne, libyenne, malienne sinon ce que les journaux veulent bien m’en dire (et rarement quelque chose de positif) ?

Je m’allie par ailleurs à Eric Lluent, journaliste à Barcelone (El peligro de ponerse la foto de perfil con el filtro de la bandera francesa 14 novembre 2015), compréhensif de l’effet proximité des événements mais qui souligne avec justesse le danger qu’une entreprise globale comme facebook ait en quelque sorte institutionnalisé une compassion à deux vitesses en proposant un filtre avec un drapeau français, sans permettre aux libanais de manifester leur solidarité envers les leurs de manière identique. Ainsi, le réseau social se positionne maladroitement et donne l’image d’une solidarité à géométrie variable inacceptable.

Rappelons que les victimes du terrorisme – et les victimes tout court ! – ne sont pas qu’occidentales. Pourquoi est-ce que la vie de nos enfants aurait-elle plus de valeur que celle de leurs enfants ? D’ailleurs pourquoi cette différence entre « nos » et « leurs »… ? La seule différence qui existe n’est autre que celle que souligne Julien Salingue (Vos guerres, nos morts, 14 novembre 2015). Leurs guerres, nos morts, car comme le disait Paul Valéry : « La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ».

On assiste à une déresponsabilisation de la part des dirigeants occidentaux qui refusent « de mettre sur le même plan un acte de terreur absolue comme l’attaque d’une salle d’un concert ou d’un restaurant, et des opérations militaires menées par une armée régulière contre des objectifs théoriquement ciblés et [plus ou moins] légitimes » (Paris-Beyrouth: la compassion à géométrie variable, Rue89, 15 novembre 2015). « If it is wrong to kill your neighbour why is it OK to kill thousands for some ‘national interest’? » questionne Jan Oberg (Instead of Bombing the Islamic State, Global Research, 6 octobre 2014).

Je condamne fortement les attentats commis à Paris, mais m’indigne avec tout autant de véhémence contre la politique militaire menée dans ces pays, qui affecte toujours négativement les populations civiles que l’on entend officiellement protéger et fomente ce genre de mouvements extrémistes.

Il est grand temps que l’Occident prenne ses responsabilités.

Certes, ces groupes rejettent un mode de vie occidental et défendent une idéologie opposée à nos valeurs. Mais on ne peut pas nier que le terrorisme est aussi le fruit de nos actions, nos guerres. Si les décideurs pensent qu’ils ont le droit d’aller mener la guerre dans les autres pays, provoquer des coups d’Etats, piller les ressources, attiser les tensions entre les communautés et mépriser la vie car elle se trouve sur un autre continent, sans conséquences… Même si on ne les voit pas et ne les ressent pas au quotidien, parfois, ces conséquences nous touchent au cœur lorsqu’elles se répercutent « chez nous ». Comme d’habitude, ce sont des innocents qui les subissent. Ils payent les frais des décisions prises par ceux qui, dans leur bureau en costard cravate, n’ont qu’à s’indigner au moment des représailles, inévitables, mobiliser plus de policiers, créer une autre loi anti-terroriste. Cela servira de débat politique, alimentera chez certains le désir de politiques sécuritaires et n’aidera qu’à justifier un peu plus de nouvelles actions menées « ailleurs ». Je ne souhaite pas dire que ces attentats ont été souhaité ou planifié par l’occident, mais qu’ils étaient prévisibles et ne sont qu’un des ricochets des politiques extérieures (et intérieures, cf. Le juge Trévidic. « La religion n’est pas le moteur du jihad », le Télégramme, 28 juin 2015).

La violence n’amène qu’au désir de vengeance et à davantage de violence,

Ces attaques sont horribles, inhumaines. Elles choquent, et c’est le but de leurs auteurs et commanditaires. Rappeler que la guerre n’est pas unilatérale.

De fausses questions amènent de fausses réponses

Le terrorisme et l’immigration portent toujours à débat, ce ne sont malheureusement jamais les bonnes questions que l’on souhaite résoudre et, comme souvent, on choisit de s’attaquer aux conséquences, qui « dérangent », au lieu de s’atteler aux racines du problème. Mais nous les avons en partie créées et nous participons à leur développement en ne cherchant pas à les résoudre… Cependant le plus choquant reste encore le manque d’empathie, de compassion, un égoïsme et un individualisme effrayants que cela révèle.

… relativement à l’immigration

Ecœurement du 20 août 2015 : « Il faut détruire les bateaux, avant qu’ils ne partent, sur les côtes africaines. Il faut créer des centres de rétention. Lorsque ces clandestins sont en Europe, c’est déjà trop tard » (Propos tenus par Eric Ciotti: Peut-on aller détruire les embarcations des migrants comme le suggère Eric Ciotti? Le Monde, 20 août 2015).

On ne se pose pas la question : pourquoi émigrent-ils ? Mais : par quels moyens et comment les en empêcher. L’Europe fait comme si elle n’avait aucun lien avec la situation dans ces pays et, quand bien même elle n’en aurait pas, il est de notre devoir, humanité, de ne pas rester indifférent au désespoir, ou pire, de s’acharner pour qu’ils ne “viennent pas perturber le petit confort des plus chanceux qu’eux”… Quelle commodité en effet que de nier à d’autres humains l’opportunité de vivre avec un minimum de dignité, de conditions qui se résument à ne pas craindre pour sa vie au jour le jour, avoir accès à de l’eau potable, de quoi se nourrir et à la santé.

Il faut avoir atteint un certain degré de désespoir pour tout abandonner, risquer sa vie, et beaucoup la perdent effectivement quand ce ne sont pas leurs proches, dans l’espoir d’un avenir plus prometteur, et ceux qui ne sont jamais passés par là ne peuvent se permettre de juger et renvoyer ces personnes sans rechercher une solution à leur situation.

De nombreux raccourcis faux et faciles qui cherchent un bouc émissaire aux éventuels problèmes, à des préoccupations légitimes circulent à propos des migrants. Afin de lutter contre certaines idées reçues, la Commission Européenne a publié un rapport qui permet de démonter une série de clichés souvent répétés à tort (Bruxelles dynamite les clichés sur l’immigration en Europe, L’Express, 15 octobre 2015).

et au terrorisme…

Beaucoup d’idées fausses aussi sur les terroristes. Comme le remarque l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic, « ceux qui partent faire le jihad agissent ainsi à 90 % pour des motifs personnels : pour en découdre, pour l’aventure, pour se venger, parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans la société… Et à 10 % seulement pour des convictions religieuses : l’islam radical. La religion n’est pas le moteur de ce mouvement et c’est ce qui en fait sa force ». (Le juge Trévidic. « La religion n’est pas le moteur du jihad », le Télégramme, 28 juin 2015). La religion est utilisée comme prétexte par les terroristes, tout comme l’occident a choisi l’hypocrisie.

« Il serait grand temps de débattre des bilans des interventions françaises en Libye, au Mali et en Irak », mais aussi des ventes d’armes, des soutiens aux dictateurs pour leurs petites affaires…

Tuer des terroristes ne mettra pas fin au terrorisme, et sûrement peut-on dire : bien au contraire… Répondre en frappant militairement ne fait que radicaliser le terrorisme, lequel se sert de ces attaques comme un moyen de légitimer ses actions et de gagner le soutien des populations locales. On a ainsi pu noter le regain et durcissement des mouvements djihadistes depuis la guerre en Irak, comme le souligne Marc Trévidic.

Ce dernier met par ailleurs l’accent sur le fait que la lutte contre ce type d’idéologie terroriste se joue au niveau diplomatique, dans les relations des Etats, qui doivent cesser d’être hypocrites et ne pas choisir leurs alliances et modes d’action en fonction des accords de pétrole, ventes d’armes et autres intérêts. Et cela se joue également et avant tout sur le plan humain en faisant preuve d’empathie, de tolérance envers les autres, refusant les amalgames et la solution « des armes » afin de vivre tous ensemble et d’empêcher ce genre d’idéologie de naître et gagner de l’ampleur. « We must learn to live together as brothers or perish together as fools » (Martin Luther King, Jr).

Il existe des alternatives à la guerre et à la violence. Dans un article publié en octobre de l’année dernière, Jan Oberg proposait à ce titre de réfléchir à la façon de lutter contre l’Etat islamique sans avoir nécessairement recours à la guerre (Instead of Bombing the Islamic State, Global Research, 6 octobre 2014). Il demande par exemple justement combine y a-t-il de livres, films, académies, de recherches faites sur la non-violence, le pardon, la réconciliation. Il faut analyser les problèmes, leurs causes et tenter de comprendre leurs racines et sources de développement afin de les éradiquer.

« Être un homme, c’est bien. Mais il y a encore mieux : être humain » (Jules Romains).

About Canelle Kraft

Canelle Kraft (Strasbourg, 1989) - Jeune française vivant au Portugal, a conclu trois ans à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, puis un Master en Relations Internationales, spécialisation Relations Diplomatiques et Coopération à l’ISCSP (Université Technique de Lisbonne). Elle a suivi deux formations de l’UNITAR sur les Opérations de Peacekeeping de l’ONU ainsi que sur l’introduction à la réforme du secteur de sécurité et réalise actuellement un Diplôme Universitaire en Droit International Humanitaire (Institut du Droit de la Paix et du Développement - Nice, Institut International de Droit humanitaire - San Remo). Elle est également traductrice indépendante (français, portugais, anglais) et donne des cours de français.

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