Charlie castigat ridendo mores

Charlie castigat ridendo mores

Scandalisée. Choquée. Le pire est peut-être que je me trouve tout aussi horrifiée par l’attentat contre Charlie Hebdo, ou mieux, cette exécution ciblée de journalistes, que par certaines réactions qu’il suscite.

Mercredi 7 janvier. Les premières réactions aux crimes que je vois se multiplier sur la toile convergent vers un même sentiment de dégoût, de tristesse, et un appel à l’union nationale. Des rassemblements s’organisent spontanément en France et ailleurs en hommage aux victimes, en soutien au journal satirique, symbole de la liberté d’expression et de la presse ayant perdu grande partie de sa rédaction dont plusieurs de ses principaux dessinateurs. Citoyens, politiques et associations manifestent leur (notre) attachement aux valeurs de la République.

Jeudi 8 janvier. En discutant et en observant certains commentaires sur les réseaux sociaux, je m’aperçois vite que cette vision est loin d’être unanime.

mosquées prises pour cibles

mosquées prises pour cibles

Les dérapages commencent, notamment sur les ondes où un éditorialiste demande à une journaliste de confession musulmane de se « désolidariser » de l’attentat (Attentat: Rioufol ouvre le bal des « dérapages », Politis.fr, 8 janvier 2015), ouvrant la scène des amalgames – déplorablement récurrents – entre religion et terrorisme, croyance et fondamentalisme/ extrémisme. Malheureusement, c’est souvent le cas, particulièrement en ce qui concerne l’Islam.

Certains estiment par ailleurs que l’on peut appliquer la loi de Newton selon laquelle toute action engendre une réaction, soit: les journalistes ont provoqué par leurs dessins, « il ne faut pas s’étonner » de ce qui leur est arrivé. Doit-on comprendre que l’usage d’un crayon sur une feuille de papier pourrait mériter d’être tué à la kalachnikov? Les dessinateurs, humoristes, caricaturistes devraient-ils s’imposer une autocensure ou craindre pour leur vie… à cause d’un dessin? Les attaques contre des mosquées et des musulmans dès le lendemain du drame seraient-elles alors elles aussi une conséquence de leur simple croyance, appartenance, lien à une religion, dont certains fondamentalistes commettent des actes en s’en réclamant illégitimement ?

Rares sont aujourd’hui les journaux qui osent « se moquer du monde comme le monde se moque de nous », pour reprendre l’expression d’une amie. L’humour et la satire ont leur place dans les médias et en politique, et y sont d’ailleurs indispensables. Cela nous oblige à adopter un autre regard, nous propose de voir les choses sous un autre angle, démontre entre autre notre capacité à questionner, à remettre en cause des faits établis, ou non, des propos, des politiques, et à tourner en dérision certaines inepties, incongruités de nos sociétés actuelles. C’est une publication comme Charlie Hebdo ou Le Canard Enchaîné qui fait d’ailleurs défaut dans l’éventail journalistique au Portugal. Et en Chine. Pas nécessairement pour les mêmes raisons…

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Politique de la peur

Vendredi 9 janvier. La prévisible et honteuse réappropriation politique commence déjà, avec en tête, le Front National. Défiant toute décence, la photo de la Présidente du parti, souriante, avec pour message “Keep calm and vote Le Pen” aurait été lancée par le compte tweeter de son père et ce, alors que deux prises d’otage tenaient en haleine la population. Quant à la concernée, elle veut « offrir aux Français » un référendum sur la peine de mort. Celle-ci existe déjà, c’est la loi des terroristes comme le souligne Martin Vidberg dans un dessin (Récupération, Le Monde, 9 janvier 2015).

Image-1024-1024-82133Se surpassant elle-même, Marine Le Pen réclame également la suspension de l’espace Schengen et des mesures de déchéance de nationalité. Elle devrait alors être la première visée pour ses discours incitant à la haine, exacerbant la xénophobie et son parfait déni des valeurs républicaines et du savoir-vivre ensemble.

Outre la récupération politique, il est également regrettable que le slogan et logo « Je suis Charlie », né de la plume de Joachim Roncin, soient utilisés à des fins commerciales pour vendre des objets divers.

Ils ont attaqué un journal, ils sont morts dans une imprimerie. Suite au dénouement de la prise d’otage, les auteurs abattus, nombreux sont ceux qui se félicitent que les victimes aient été « vengées ». Rappelons que dans un Etat de droit on parle de justice et on agit avec les moyens qu’elle nous fournit. Parler de vengeance, c’est s’abaisser au même niveau que les terroristes. Et pour citer Gandhi, « an eye for an eye only ends up making the whole world blind » (œil pour œil, et le monde finira aveugle).

Nous sommes tous Charlie, car les valeurs qu’ils défendaient et représentaient nous concernent tous.

Nous ne sommes pas tous Charlie, car certains nient à d’autres cette liberté qui parfois dérange.

About Canelle Kraft

Canelle Kraft (Strasbourg, 1989) - Jeune française vivant au Portugal, a conclu trois ans à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, puis un Master en Relations Internationales, spécialisation Relations Diplomatiques et Coopération à l’ISCSP (Université Technique de Lisbonne). Elle a suivi deux formations de l’UNITAR sur les Opérations de Peacekeeping de l’ONU ainsi que sur l’introduction à la réforme du secteur de sécurité et réalise actuellement un Diplôme Universitaire en Droit International Humanitaire (Institut du Droit de la Paix et du Développement - Nice, Institut International de Droit humanitaire - San Remo). Elle est également traductrice indépendante (français, portugais, anglais) et donne des cours de français.

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