Douce France… ?

Douce France… ?

France, 2002. J.M. Le Pen accompagne J. Chirac dans le duel du second tour des élections présidentielles. Mobilisation générale, vote « utile ». 12 ans plus tard, c’est au tour de Marine, la fille de celui qui avait suscité tant de mobilisation, qui obtient des scores historiques pour le Front National.

Si la montée de l’extrême droite n’est pas un cas français que l’on pourrait dire isolé, ni une nouvelle tendance en France, elle n’en demeure pas moins préoccupante.

Survient l’éternelle question : la démocratie, qui se veut tolérante, inclusive, qui prône l’égalité, doit-elle intégrer un parti politique raciste, par là même intolérant et excluant une partie de la population, attisant la xénophobie et la haine de l’autre ? En acceptant un tel parti intolérant, la démocratie ne se nierait-elle pas à elle-même?

Dernièrement, mon optimisme alimentait une foi (peut-être ingénue) en mes compatriotes au moment du vote, mais si je ne m’attendais à des résultats aussi marqués, je ne peux pas pour autant dire être surprise des avancées du FN. Au cours des derniers mois, et déjà suite à l’élection de N. Sarkozy, je notais avec effroi un racisme de plus en plus patent dans les réseaux sociaux et découvrais alors des élans de xénophobie parfois insoupçonnés au sein de mes connaissances. Les débats autour de l’immigration, du mariage homosexuel et de la « théorie » du genre ont mis en lumière l’existence de stéréotypes et attitudes entachés d’anachronisme en France au XXIe siècle. De la garde des Sceaux traitée de « guenon » au racisme décomplexé sur la toile, c’est au quotidien que l’on est confronté à de telles réactions.

Au Portugal, j’entends régulièrement la référence de la révolution de 1789, du « pays des droits de l’homme et de la démocratie ». Si je me réjouis d’être française pour avoir cet esprit revendicateur, je déplore que dernièrement beaucoup se soient manifestés pour que d’autres n’obtiennent pas les mêmes droits. Cette devise connue de tous « Liberté, égalité, fraternité » reste encore largement à construire.

Dimanche 30 mars 2014, c’est la soirée des records dont on ne se vante pas.

La xénophobie croissante m’effraie. L’abstention me rend perplexe. Le système actuel n’est de loin pas idéal ni exempt de critiques. Mais la résignation et l’abstention ne me semblent pas être des solutions. S’abstenir de voter en Corée du Nord est un acte de rébellion. En France, cela ne va pas révolutionner grand-chose, surtout que, parmi les abstentionnistes, peu se mobilisent concrètement ou sont prêts à s’investir dans la formulation/concrétisation de nouvelles idées. Par ailleurs, certains groupes notamment hostiles à l’adoption homosexuelle s’emparent déjà de l’abstention, que tout le monde commente en sa faveur, pour appuyer leurs idées, désavouant le gouvernement socialiste et ses projets de réformes « sociétales ».

Or, ne pas se déplacer aux urnes est un « non acte » que l’on ne peut interpréter, à l’inverse du vote blanc, ce dernier étant une claire manifestation de mécontentement et d’insatisfaction tout en démontrant un intérêt et une volonté de participation civique. Allant plus loin, on pourrait estimer que celui qui a décidé de ne pas s’exprimer (en ne déposant aucun bulletin) perd la légitimité de critiquer le résultat du choix auquel il n’a volontairement pas participé.

Je suis déconcertée. L’abstention aux élections municipales est d’autant plus surprenante que celles-ci se jouent au niveau le plus local, le plus proche des citoyens, les affectant dans leur ville, dans leur environnement au quotidien. Ce n’est pas non plus faute de partis, ni les possibilités de se candidater qui font défaut, y compris en tant qu’indépendant. De citer l’exemple d’une liste à Saillans, où les citoyens se sont unis pour créer une liste collégiale et introduire des mécanismes pour une démocratie plus participative.

Ayant notamment élu leur Président actuel avec moins d’un quart des électeurs (53 % d’abstention), les Portugais (bien sûr, pas tous) me regardent, blasés, m’indigner contre ce taux d’abstention record en France auquel beaucoup paraissent « habitués », presque résignés.

Je pense que les phénomènes de la montée de l’abstention et de l’extrême droite en Europe doivent être perçus comme un signal d’alarme. L’histoire ne nous a que trop bien montré comment le chômage et les difficultés économiques créent des conditions propices au populisme et un terreau pour l’extrême droite. En effet, armé de populisme et de démagogie, ces partis manipulent les faits, se servant des contestations sociales et des difficultés économiques pour séduire une partie de l’électorat. Mais ce vote d’extrême droite est également le résultat d’une déception face aux différentes politiques de ceux qui se tournent vers cette extrême comme vote de « protestation ».

Les habitants des pays industrialisés subissent les effets d’une crise économique et financière dont ils ne se sentent pas responsables. Insatisfaits des réponses apportées par les gouvernements, motivés par des préoccupations légitimes quant à leur avenir, les peuples européens commencent à se manifester et à se rebeller contre un système perçu comme de plus en plus distant et ne répondant pas aux besoins des populations. Parallèlement, dans une société toujours plus complexe, pressée et mondialisée, des liens se perdent et s’ensuit parfois une perte des repères pouvant fomenter le repli identitaire. Les partis d’extrême droite alimentent alors d’autant plus de ce climat que les relents de haine se font de plus en plus sentir. Cette peur de l’autre est exacerbée par une propagande mensongère ayant recours à une argumentation diabolisante qui désigne tantôt les « étrangers » comme les coupables du chômage qui volent l’emploi aux nationaux, tantôt comme des parasites de la société bénéficiant de prestations sociales dépassant le revenu des travailleurs.

Quelles perspectives pour les européennes ? Pour Manlio Graziano, les élections municipales françaises ne sont qu’un « avant goût » de mai prochain. Il est en effet probable que les partis d’extrême droite s’emparent  de l’échec des politiques d’austérité menées en Europe et de leurs retombées sur les populations pour tenter de capter une partie du mécontentement social.

On nous parle d’une « démocratie en crise ». La perte de confiance dans la politique, qui est compréhensible, se généralise. Mais ce n’est pas une fatalité. Nous avons la chance de connaître les libertés d’expression et d’association, d’avoir la possibilité de débattre, de promouvoir des idées, et de nous organiser.

« Le racisme est une psychopathologie. Une sale maladie. Il n’atteste pas seulement la peur de la différence apparente ; le racisme naît aussi de la paresse intellectuelle, celle qui préfère réduire autrui à un stéréotype, à une identité ‘prête à appréhender’ afin d’esquiver la complexité de chaque être humain ».

Il ne faut pas seulement s’indigner des scores du Front National, mais déconstruire les stéréotypes. Il est avant tout essentiel de lutter contre les rhétoriques stigmatisantes et de réfléchir sur l’avenir et l’Europe que nous souhaitons construire.

Le racisme n’est pas une opinion, mais un délit puni par la loi.

About Canelle Kraft

Canelle Kraft (Strasbourg, 1989) - Jeune française vivant au Portugal, a conclu trois ans à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, puis un Master en Relations Internationales, spécialisation Relations Diplomatiques et Coopération à l’ISCSP (Université Technique de Lisbonne). Elle a suivi deux formations de l’UNITAR sur les Opérations de Peacekeeping de l’ONU ainsi que sur l’introduction à la réforme du secteur de sécurité et réalise actuellement un Diplôme Universitaire en Droit International Humanitaire (Institut du Droit de la Paix et du Développement - Nice, Institut International de Droit humanitaire - San Remo). Elle est également traductrice indépendante (français, portugais, anglais) et donne des cours de français.

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